Technologie & Performance dans le rugby professionnel en France

par 17 Fév 2018Analyse de la Performance, Cas d'étude

L’analyse de la Performance s’appuie pour une large part sur l’utilisation d’outils technologiques. Pour la majorité des clubs professionnels du TOP 14 ces outils font aujourd’hui partie du quotidien. Malgré cela l’élite professionnelle du rugby français semble accuser un certain retard par rapport aux clubs britanniques ou à ceux de l’hémisphère sud. Quel est le niveau réel d’appropriation des technologies dans les clubs professionnels ? Quelles en sont les principaux facteurs facilitant ou obstacles ?  Appuyé sur un récent travail universitaire de B. Guyot, ancien joueur professionnel, cet article, premier d’une série consacrée à ce thème, lève le voile sur la réalité de l’analyse de la Performance dans le rugby hexagonal.

« On a complètement laissé tomber les données subjectives. Aujourd’hui on essaie de tout quantifier, on essaie de tout mesurer […] On obtient une meilleure vision aussi bien de la performance individuelle, que de la performance collective » (Manager)

Le recours aux technologies permettrait de rendre meilleur le processus de décisions. Derrière cette tendance se cachent pourtant des niveaux d’appropriation des technologies très variable d’un club à l’autre.

L’adoption de la technologie

Entre recherche de légitimité et limites techniques, l’adoption des technologies est d’abord conditionnée par un phénomène largement répandu d’isomorphisme. Autrement dit, on a recours aux technologies d’abord parce que les autres, notamment ceux qui réussissent, les ont intégrées à leur fonctionnement. La professionnalisation du rugby a eu pour effet d’entrainer les clubs vers une adoption progressive de ces outils nouveaux. Ils ont à tour de rôle intégré les outils à leur environnement de travail. Cette intégration n’entraine pas pour autant une appropriation totale, bien au contraire. Ce comportement généralement semblable à du mimétisme a pour effet principal d’amener les clubs à s’équiper sans pour autant avoir recours aux compétences dédiées. On met ici le doigt sur un paradoxe fort qu’entraine ce puissant phénomène d’isomorphisme : certains clubs font le premier pas qui vise à investir pour disposer de nouveaux outils de monitoring sans pour autant se poser la question de savoir si les membres de l’encadrement possèdent les compétences susceptibles de leur permettre d’en faire bon usage.

« Il est aujourd’hui très difficile de se confronter à des gens compétents » (Préparateur physique).

L’acquisition de telle compétence prend du temps. Or, il n’est plus à démontrer que les clubs, dans leur rapport d’urgence au temps et à un besoin de résultat exacerbé n’ont que rarement le temps de permettre à leurs membres de se former convenablement à la gestion des données issus du processus de monitoring. Certains même ne se réjouissent pas forcément de voir leur métier et leurs responsabilités totalement modifiés pour se retrouver à passer plus de temps devant un écran que sur le terrain.

« Avec toutes les données que l’on récupère, cela a entraîné le début d’une nouvelle carrière pour moi. Je ne suis plus sur le terrain » (Préparateur physique).

Le phénomène d’isomorphisme qui mène les clubs à adopter des comportements similaires quant aux technologies disponibles peut aussi être impacté par un autre facteur, celui de la normalisation. En effet, la professionnalisation a directement entrainé l’émergence de nouveaux métiers. Jusqu’à la fin des années 1990 l’encadrement sportif d’une équipe de rugby c’était un entraineur des avants et un entraineur des trois-quarts. Aujourd’hui, on y trouve un manager, des entraineurs spécialisés (mêlées, touche, arrière, technique individuelle), des préparateurs physiques parfois eux aussi spécialisés (réhabilitation ou ré-athlétisation, gestionnaire des données physiques et de forme), des analystes vidéo, des analystes de la performance, des kinésithérapeutes, des ostéopathes, des médecins… L’émergence de ces nouveaux métiers à très haut degré de spécialisation s’est faite dans un cadre normalisé pour certains, notamment ceux issus d’un enseignement universitaire générique, et moins normalisé pour ceux qui se sont formés « sur le tas » comme c’est le cas pour la majorité des analystes vidéo par exemple. La mobilité des acteurs, entre les clubs, associée à ces compétences nouvelles a abouti à ce que les codes soient pour beaucoup les mêmes[1]. Un entraineur qui a par exemple eu l’occasion de travailler avec des outils spécifiques aura tendance à demander à son nouveau club qu’il s’équipe des mêmes outils, il en est de même pour les préparateurs physiques et les analystes. Il est ainsi intéressant de constater que même si les clubs peinent à échanger sur ce sujet, ils finissent généralement, de part ce phénomène de normalisation, par s’équiper de la même façon.

« Il n’est que difficilement envisageable pour un préparateur physique de ne pas avoir recours à l’utilisation des GPS pour la mesure de la charge de travail quotidienne aujourd’hui en Top 14 » (Préparateur physique).

Le dernier facteur susceptible d’impacter l’isomorphisme qui opère dans le champ du rugby professionnel français est d’ordre coercitif. Il n’est que très peu présent dans le cadre de l’élite rugby[2] hexagonale, contrairement à d’autres pays anglo-saxon. Ce facteur serait la conséquence d’une institution, fédération ou ligue, qui imposerait aux entités constituantes de s’équiper de tels ou tels outils dans leurs démarches de suivi de la performance quotidienne. Prenons pour exemple la fédération galloise qui, dans le but d’obtenir un meilleur suivi de ses joueurs internationaux en club, a investi de sorte que chacun des clubs du pays puissent utiliser des GPS. Une institution, via des mesures coercitives peut ainsi influer sur le phénomène d’isomorphisme. Notons que dans le champ étudié, la Ligue Nationale de Rugby ou la Fédération Française de Rugby n’ont que très rarement mis en place de genre de mesures.

 

Nous venons de voir, de manière détaillée, les trois facteurs susceptibles d’impacter le phénomène généralisé d’isomorphisme lié à l’adoption des technologies dans le champ que l’on étudie. Le phénomène mimétique pose néanmoins certaines questions, voire certains doutes quant aux résultats obtenus par une telle démarche. Intégrer des outils à un environnement de travail ne garantit aucunement que les acteurs  les intègrent à leur tâche quotidienne de suivi et d’entrainement.

« Le truc c’est que maintenant pour un grand club, c’est un peu la honte de ne rien avoir. Ils ont donc parfois tendance à simplement faire comme les autres » R19-1 (fournisseur  GPS).

L’arrivée de ces nouveaux outils dans le champ du rugby professionnel français pose donc de nouvelles problématiques quant à l’utilisation qu’il peut en être fait. Ces nouvelles entités qui intègrent l’environnement posent également la question de l’innovation : est-ce que ces comportements pour la majorité mimétiques permettent réellement au processus d’innovation de se mettre en place ? Il semblerait avant tout que l’objectif poursuivi soit celui de l’amélioration, la plus rapide et la plus effective possible, des résultats du club. Une des barrières les plus importantes à une appropriation réussie réside dans le fait  que chacune des parties concernées soient en mesure de disposer de compétences de plus en plus spécialisées (maitrise des logiciels, compétences analytiques).

Cela nous permet de faire le lien avec la suite de cette série qui portera sur le phénomène d’appropriation. Elle se penchera sur l’environnement nouveau lié au professionnalisme qui a amené les clubs à s’inscrire dans une volonté portée vers un degré toujours plus élevé de spécialisation

 

[1] La mobilité des entraineurs associée à l’émergence de processus d’entrainement intégrant les technologies a entrainé l’homogénéisation des pratiques.

 

[2] Les fédérations et les ligues n’ont pour le moment pas instauré de règles visant à obliger ou contraindre les clubs à utiliser tels ou tels outils technologiques. Cela risque de ne pas durer tant ces comportements sont courants dans les autres nations phares du rugby mondial ou dans les autres sports.

  [3] La mobilité des entraineurs associée à l’émergence de processus d’entrainement intégrant les technologies a entrainé l’homogénéisation des pratiques.

Retrouvez ici le 2nd article de Benoit Guyot : TECHNOLOGIE ET PERFORMANCE DANS LE RUGBY PROFESSIONNEL EN FRANCE

Retrouvez ici le 3ème article de Benoit Guyot : TECHNOLOGIE ET PERFORMANCE DANS LE RUGBY PROFESSIONNEL EN FRANCE 3