Technologie et Performance Sportive dans le rugby pro en France # 3

par 4 Juin 2018

Voici le dernier volet de la trilogie portant sur le phénomène d’appropriation des technologies dans le cadre de l’optimisation de la performance dans le rugby. Après avoir parlé de l’environnement dans lequel se déroule ce processus, après avoir présenté des organisations dans lesquelles s’intègrent ces outils, nous allons discuter des acteurs. Ils sont au contact direct, ou indirect, de ces objets nouveaux. Ce sont également à eux que l’on demande de comprendre, d’exploiter et de partager les données obtenues. L’objectif de cette dernière partie est également de porter un regard plus large sur le thème de l’appropriation des technologies et sur ce que cela entraîne sur le jeu et son environnement.

Des acteurs inégaux face aux technologies

Tous les acteurs n’entretiennent pas le même rapport aux technologies dans la mesure où les outils susceptibles de les accompagner dans leur mission respective ne sont pas les mêmes. Un entraineur par exemple utilisera presque exclusivement les outils d’analyses vidéo tandis qu’un préparateur physique dispose lui d’une batterie d’outils de mesure en temps réel tels que les GPS, les cardio-fréquencemètre, les accéléromètres. Les analystes eux ont pour mission principale de réaliser le codage, individuel et collectif, des matchs et des entrainements (« quel joueur a réalisé quoi à quel moment »). Ce travail est réalisé à l’aide de logiciels sophistiqués permettant à la fois le séquençage mais aussi la gestion, la compilation et la visualisation des données récoltées. Certains outils, notamment ceux dédiés à la communication interne, peuvent néanmoins être utilisés par l’ensemble des membres du club. L’intégration de tous ces outils s’inscrit dans une quête toujours plus intense de maitrise de l’environnement et donc de résultats.

 « On observe une tendance forte à la spécialisation au sein même des structures d’encadrement et d’accompagnement de la performance : chaque membre dispose d’un rôle bien précis » (manager)

Aussi, la position occupée par l’individu au sein de sa structure constitue un déterminant important de la capacité du club à intégrer de nouveaux outils. Si le membre du staff occupe une position de leader, il sera davantage en mesure d’orienter l’ensemble de l’encadrement dans la direction qui lui convient. peut mener à une accélération de l’appropriation par l’ensemble des membres de la structure mais aussi à des situations diamétralement opposées de réticences. Certains entraineurs ont pu avancer que le « rugby doit et devrait appartenir aux hommes et à personne d’autre ». Ce sont bien souvent les mêmes qui utilisent le terme « alchimie » pour qualifier la performance sportive.

« Plus cette harmonie, plus cette alchimie [entre les hommes] est forte et plus tu es capable de surmonter les montagnes » (Manager).

Au-delà de leur métier et de leur position, les acteurs disposent de sensibilités différentes à l’égard des technologies. Cette capacité d’ouverture est intimement liée à leurs parcours respectifs. En s’intéressant aux parcours des répondants de notre enquête, on se rend compte que le niveau d’étude des entraineurs ou managers est bien en dessous de ceux intervenant dans le domaine de la préparation physique ou de l’analyse de la performance. Les premiers sont généralement d’anciens joueurs ayant évolué au plus haut niveau (professionnels et internationaux) tandis que les autres ont davantage pu réaliser des cursus spécialisés. On peut naturellement en déduire que certains sont plus à même d’adopter une approche analytique basée sur des faits que les autres qui préfèreront valoriser leur expertise acquise tout au long de carrières à haut-niveau. Dans ce cadre, il est plus qu’essentiel de procéder à une explicitation et une vulgarisation des raisons qui amènent un encadrement à intégrer de nouveaux outils.

Le plus dur c’est de faire comprendre que cela a une utilité. Aujourd’hui nous sommes plutôt dans une démarche de suggestion. On explique systématiquement les raisons pour lesquelles nous souhaitons travailler avec tels ou tels outils ou de telles ou telles manières » (Préparateur physique).

Ce qui ressort de manière évidente c’est que la majorité des analystes et des préparateurs physiques ont compris l’intérêt que représentaient les outils de mesure et d’analyse, d’acquisition d’images ou d’exploitation des données qui en découlent. Les entraineurs ont eux généralement davantage de difficultés à envisager leur rôle autrement qu’à travers ce qu’ils ont toujours connu. Pour beaucoup les technologies représentent une menace relativement à ce qui fait d’eux, des experts.

Un outil qui se rend indispensable

En partant du constat qu’il existe un lien de corrélation fort entre le niveau de forme ou de préparation du joueur et la probabilité qu’il a de se blesser, les préparateurs physique tentent aujourd’hui d’optimiser le processus de diminution des blessures en s’appuyant sur la démarche de monitoring tout au long de la saison. C’est dans ce cadre que le rôle des technologies est le mieux compris et qu’elles sont aujourd’hui comme le plus intégrées.

« Il n’est que difficilement envisageable pour un préparateur physique de ne pas avoir recours à l’utilisation des GPS pour la mesure de la charge de travail quotidienne aujourd’hui en Top 14 » (Préparateur physique).

Il en est de même dans le domaine de l’analyse vidéo. Aucun entraineur n’accepterait aujourd’hui de ne pas disposer d’outils permettant le codage et le traitement des images.  On constate donc que ces outils ont solidement intégré le champ au point qu’ils se sont, pour certains d’entre eux, rendu absolument indispensable dans le cadre du suivi de la performance sportive d’une équipe.

Des obstacles qui persistent

La raison pour laquelle certaines technologies ont encore du mal à pénétrer le domaine stratégique et tactique d’un sport comme le rugby réside dans la complexité du jeu qui lie intimement performance individuelle et performance collective. L’individualisation de la préparation physique a permis d’optimiser la capacité des joueurs à produire des efforts adaptés à la compétition. En ce qui concerne l’approche davantage « rugby », les technologies autres que l’analyse vidéo peinent toujours à pénétrer le champ de manière durable.

La seconde raison qui ralentit le phénomène d’appropriation réside dans la dynamique temporelle extrêmement contrainte et réduite du rugby professionnel dans lequel il est très difficile de se projeter. Cette temporalité est liée au format de la compétition[1] qui instaure une forme d’urgence et de précarité pour l’ensemble des clubs. Ces dernières impactent négativement l’arrivée de nouveaux outils technologiques de plusieurs façons, en d’autres mots cela amène souvent à avoir des technologies qui sont intégrées à l’environnement sans que les acteurs présents ne se les approprient dans le cadre de leur activité quotidienne.

« Le plus grand obstacle à cette démarche [technologique], c’est le temps. Il faut absolument que l’on trouve le temps » ( Manager).

La maitrise des logiciels d’analyse vidéo ou la maitrise des outils dédiés à la préparation physique nécessite également de passer par une phase d’apprentissage. Cette phase a tendance à sortir les acteurs de leur quotidien ce qui bien souvent n’est pas envisageable. Il en résulte un paradoxe entre des clubs qui s’équipent de nouveaux moyens mais qui ne disposent pas des compétences dédiées à l’utilisation de tels outils et à l’exploitation des données qui en découlent

« La différence réside dans la façon dont chacun va les utiliser. Tout le monde a payé opta 10 000 €. Tout le monde a payé Prozone 12 000 €. Tout le monde utilise le logiciel Sportscode, tout le monde a accès au GPS, tout le monde a de grandes salles de musculation, mais ce qui compte c’est surtout ce que tu en fais » (Analyste).

Des corps optimisés mais… l’imprédictibilité du jeu conservée

Nous relevons un paradoxe important entre des acteurs en quête d’une compréhension toujours plus grande de leur environnement dans le souci de parvenir à prédire un maximum d’événement et une activité qui repose sur un caractère humain, collectif, bien souvent ancré dans l’informel et intrinsèquement l’imprévisible. « Si nous aimons tant le jeu c’est avant tout parce qu’il est imprévisible » nous dit (Caillois, 1958) dans son ouvrage Les jeux et les hommes.

Dans l’état actuel des choses, on peut affirmer que le rugby ne peut dépendre intégralement des données et des algorithmes. Si cela vient à arriver, tout l’intérêt que l’on peut manifester pour le jeu se retrouverait, selon toutes vraisemblances, réduit à néant. Il y a donc une opposition forte entre des outils technologiques nouveaux qui font tendre les acteurs vers de meilleures capacités prédictives liées à l’optimisation de chacune des variables et un besoin inébranlable d’incertitude qui confère au rugby tout son intérêt : « Un déroulement connu d’avance, sans possibilité d’erreur ou de surprise, conduisant clairement à un résultat inéluctable, est incompatible avec la nature du jeu » (Caillois, 1958). Heureusement la part d’initiative, individuelle et collective, inhérente au jeu constitue un rempart conséquent à cette volonté de pouvoir tout prédire. Le rugby conserve finalement son apparence de jeu d’échec, avec ses règles propres, lors duquel chacune des équipes est susceptible de surprendre l’autre en faisant part de ruse et d’anticipation.

[1] Le Top 14 est une compétition ouverte par le bas et fermée par le haut dans la mesure où il n’y a pas de compétitions nationales de meilleur niveau. Cela signifie que chacun des 14 clubs engagés peut, à l’issue de la saison, être relégué en seconde division ou Pro D2 avec d’importantes conséquences financières, humaines et sportives.

Retrouvez ici le 1er article de Benoit Guyot : TECHNOLOGIE ET PERFORMANCE DANS LE RUGBY PROFESSIONNEL EN FRANCE

 

Retrouvez ici le 2nd article de Benoit Guyot : TECHNOLOGIE ET PERFORMANCE DANS LE RUGBY PROFESSIONNEL EN FRANCE