Technologie & Performance dans le rugby professionnel en France # 2

par 15 Avr 2018Analyse de la Performance, Cas d'étude

Cela fait maintenant un peu plus d’une vingtaine d’année que le rugby a basculé dans la sphère du professionnalisme. Le processus d’optimisation de la performance s’est-il rapidement mis au niveau de la demande, nouvelle d’un jeu devenu professionnel? Qu’est-ce que cela a réellement entraîné sur l’accompagnement de la pratique ? Nous tenterons de répondre à ces questions dans la partie qui suit.

Un héritage empreint d’amateurisme[1]

Le rugby à XV, par opposition au rugby à XIII – Rugby League, est parvenu à conserver son caractère amateur pendant presque un siècle. Dans ce cadre, le principe même de l’entrainement destiné à optimiser ses résultats pouvait être considéré comme une forme dissimulée de professionnalisme. Les préceptes fondateurs de Thomas Arnold puis plus tard de Pierre de Coubertin ont tenu bon face aux menaces de ce que l’on qualifiait à l’époque « d’amateurisme marron[2] ». Ce n’est qu’en 1995 que le jeu qui se pratique à quinze rejoint son cousin éloigné du « jeu à XIII » (professionnel depuis le début des années 1900). Ce basculement vers une pratique professionnelle a eu d’importantes conséquences sur la pratique et plus généralement sur l’écosystème du rugby.

Il est intéressant de constater que le rugby à XIII reste une pratique discrète en France pour diverses raisons, certaines historiques. De ce fait, lors du passage au professionnalisme le rugby à XV se retrouve en quelques sorte orphelin de ce qui aurait pu lui servir d’exemple tant le suivi de la pratique du XIII et du XV peuvent être similaires. Les clubs de rugby à XV anglophones ont, eux, pu directement profiter du modèle d’optimisation mis en place au sein de structures de rugby à XIII, très présentes en Grande-Bretagne et dans l’Hémisphère Sud.

Plus encore, les valeurs du XV, profondément ancrées dans un principe d’amateurisme, qui ont accompagné la construction du champ ont pu retarder le phénomène d’appropriation des technologies. Le XV s’est construit ainsi autour de valeurs diamétralement opposées à celles du XIII ou du rugby professionnel actuel. Malgré quelques écarts, le rugby français est parvenu jusqu’à 1995 à conserver un fonctionnement ancré dans l’informel laissant de côté le principe même d’optimisation associée à la professionnalisation. Cet ancrage culturel mène encore les acteurs à parler « d’alchimie », « d’histoire d’hommes » ou encore de « magie » lorsqu’il s’agit de concevoir un projet sportif. Le rugby était un sport qui faisait la promotion de l’agilité, de l’intelligence « situationnelle » et du sens du sacrifice dans lequel le collectif incarnait une dimension presque divine. A l’opposé, avec le professionnalisme, les technologies représentent une menace dans la mesure où l’individualisation prend de plus en plus de place. De même l’expertise de l’entraineur, ressource essentielle, qui reste charismatique, incarnée ou opaque, est menacée par ces nouveaux processus de suivi qui proposent justement une approche toujours plus formelle et rationnelle de ce que le joueur et l’équipe réalisent.

  La spécialisation comme moyen de mieux s’adapter à la complexité du rugby professionnel

Face à cet environnement nouveau qui mène chacune des entités de l’élite à se confronter pour atteindre les meilleures places du classement, les acteurs se sont adaptés. La pression des résultats et le rapport au temps sont une conséquence directe de la mise en place d’un championnat fermé par le haut mais ouvert par le bas au sein duquel une relégation sportive représente une puissante remise en question de l’équilibre, sportif, humain et financier du club . Dans le cadre de la stratégie nouvelle des clubs, la maximisation de la performance sportive, impactant l’institution du classement auquel se rattache le club, devient vite un élément-clé.

L’émergence de nouveaux métiers spécialisés est une conséquence directe de la démarche d’optimisation de la performance et des résultats des clubs. Ces nouveaux métiers sont, pour la majorité, dédiés à la mesure de l’environnement et à l’accompagnement du joueur. C’est ainsi qu’en moins de 20 ans, nous sommes passés d’équipes constituées de 25 joueurs et de deux entraineurs, à des équipes de 40 joueurs accompagnées de manager, d’entraineurs spécialisés, de préparateurs physiques, d’analystes…

« On a complètement laissé tomber les données subjectives. Aujourd’hui on essaie de tout quantifier, on essaie de tout mesurer […] On obtient une meilleure vision aussi bien de la performance individuelle, que de la performance collective » (Manager)

Chaque membre dispose aujourd’hui d’un rôle bien précis qui vise à enrichir la perception de l’environnement de l’équipe, tant interne (sur ses joueurs) qu’externe (sur les joueurs des équipes adversaires). Tous ces acteurs, membres du staff, n’entretiennent pas pour autant le même rapport aux technologies. En effet, les outils susceptibles de les aider dans leur mission respective ne sont pas les mêmes. Un entraineur, par exemple, utilisera exclusivement les outils d’analyses vidéo. Un préparateur physique disposera lui d’une batterie d’outils tels que les GPS, les cardio-fréquencemètres, les accéléromètres… Tous ces outils ont pour objectifs de réaliser des mesures en temps réel de ce que réalisent les joueurs. Les analystes vidéo ont, eux, pour mission principale de réaliser le codage, individuel et collectif, des matchs et des entrainements (« quel joueur a fait quoi à quel moment »). Cette tâche s’appuie  sur des logiciels informatiques sophistiqués qui permettent au au-delà du codage, la gestion, la compilation et la visualisation des données récoltées. Cette spécialisation génère néanmoins de réguliers problèmes de communication interne.

« Il y a une perte de communication dans le sens où le médecin va aller voir le coach en direct pour lui donner une information sur un blessé, sans pour autant que les autres membres de l’organisation soient au courant de cet échange. Les kinésithérapeutes vont donc se retrouver à donner une information aux joueurs qui est différente et ainsi de suite. L’information est finalement diffuse dans tout le système » (Préparateur physique).

Un partage d’information facilité Puisqu’il est dorénavant nécessaire de partager des informations sur une quarantaine de joueurs avec plus d’une dizaine de personnes, des besoins nouveaux en termes de communication sont apparus. Des outils de communications internes tels que le clouding, les tableaux de bords ou des solutions mobiles permettent de résoudre des cas concrets de problème de communication au sein des clubs. Tandis que la majorité des outils technologiques dédiés à l’analyse de la performance sont mis au service d’un haut niveau de spécialisation, les outils de communication interne, eux, sont utilisés par l’ensemble des membres du club. La seule variable d’ajustement réside dans le droits d’accès et de saisie des informations qui ne sont pas les même d’un membre à l’autre.

Il est essentiel pour un club, tant au niveau sportif qu’administratif,  aujourd’hui d’avoir un échange clair d’informations portant sur ses joueurs. L’objectif à terme de la mise en place de tels outils est de permettre au manager d’avoir un maximum d’informations sur l’ensemble des joueurs de son effectif et cela à tout moment de la saison.

  Une révolution de l’accompagnement de la pratique

Finalement, les vingt années qui viennent de s’écouler nous ont amené à être témoin d’une révolution des moyens d’accompagnement et de suivi de la performance. Cette révolution, majoritairement orientée vers l’amélioration du niveau de spécialisation, a eu pour effet d’entrainer un accroissement du nombre de membres qui composent l’encadrement sportif des équipes. En plus d’avoir accéléré le phénomène d’intégration et d’appropriation des technologies, la spécialisation a également fait émerger des problématiques nouvelles de communication interne jusque-là évitées.

Le prochain volet de cette série se penchera davantage sur les rapports, directs ou indirects, qu’entretiennent les acteurs avec les technologies disponibles. Nous verrons que les caractéristiques de chacun (poste, expérience, parcours, âge…) déterminent bien souvent la façon dont ils perçoivent l’arrivée de ces nouveaux outils dans leur environnement de travail.

[1] Au sens d’activité qui n’a pas vocation à devenir exclusive dans la vie du pratiquant dans la mesure ou il dispose d’une activité professionnelle non-sportive. [2]L’amateurisme marron est une expression du vocabulaire sportif désignant le fait de rémunérer, directement ou indirectement, un sportif supposé être amateur.