A moment with Nicolas Jover

par 17 Jan 2018Analyse de la Performance, Portraits

  Nicolas Jover est actuellement entraîneur des coups de pied arrêtés au sein du Brentford Football Club (Championship/D2 anglaise). Précurseur d’une véritable approche de l’analyse de la Perf en France, il a bien voulu nous accorder de son temps pour répondre à nos questions. Une heure sur sa trajectoire personnelle, ses doutes, ses réussites, un moment riche d’enseignement sur le métier et les multiples évolutions et compétences qu’il requiert ……

Nicolas, tu as été analyste de la performance en France et tu travailles maintenant en Angleterre où l’on sait que ce domaine est largement plus développé qu’en France. Peux-tu nous raconter ton parcours, comment tu es devenu analyste et ce qui t’a conduit jusqu’à ta position  aujourd’hui qui te fait retrouver le terrain.

Au départ, j’étudiais au Canada. Je découvre la vidéo et l’A.P moins par les cours que par les équipes universitaires de volley, de football américain qui s’appuyaient beaucoup sur la vidéo. Tous les entrainements étaient filmés, je voyais travailler les entraineurs avec les images ou les statistiques. Il me semble alors évident que les équipes de foot pourrait en bénéficier d’autant plus qu’à cette époque (2005), c’était quelque chose qui n’était pas du tout fait dans le foot. Le projet de m’orienter dans ce domaine germe et mûri progressivement. A la suite de mon cursus, je travaille, au Québec, dans un club en tant que directeur technique. Ce métier me plaisait et me permettait de mettre un peu d’argent de côté.  J’en profite pour m’équiper progressivement en matière d’analyse vidéo, d’abord un ordinateur portable et ensuite de la solution logicielle développés par Dartfish.

Je dévore des ouvrages tels que Handbook of Soccer Match Analysis : A Systematic Approach to Improving Performance (C. Carling, 2005) pour l’analyse technologique ou  Football : de l’analyse du jeu à la formation du joueur (C. Mombaerts, 1997)  pour le côté football. L’argent économisé me permettait aussi de préparer mon retour en France puisque je savais que si je comptais proposer mes services en tant qu’analyste à des clubs de niveau CFA, ce serait difficile et que  je serais un moment sans ressources assurées. Je fais aussi coïncider mon retour en France avec mon entrée en Formation BE Foot (NDLR : ancienne dénomination d’un diplôme situé entre le BEF et le DES). Il me semblait en effet important de gagner en crédibilité. Je voulais faire valoir des connaissances technologiques que j’avais construites mais je ne voulais pas passer pour un informaticien. C’était un peu, une crainte que j’avais. Moins maintenant, mais il y a quelques années encore, les analystes étaient perçus comme des informaticiens. Donc le BE me permettait d’approfondir mes connaissances football et de gagner un peu en crédit.

Donc au début quand tu rentres, tu t’orientes pour travailler en freelance ?

Oui c’était une possibilité parce qu’à ce moment-là je n’avais pas connaissance de club qui avait un analyste à temps plein. C’était donc une réflexion que j’avais pour subvenir à mes besoins, gagner en expérience et me faire connaitre. Dans les faits, je travaille avec des clubs de CFA. Je le faisais gratuitement pour me faire la main. Je ne me sentais pas encore assez à l’aise pour justifier d’une quelconque rémunération. C’était gagnant-gagnant, des sortes de stage….  Durant le BE, je devais faire une intervention devant tout le groupe et naturellement je me suis appuyé sur cette expérience pour construire mon exposé. J’ai donc présenté, pendant plus d’une heure, ce que l’on pouvait faire avec la vidéo et l’analyse. J’avais filmé un match au BE et j’avais construit un retour, une étude dessus. Il s’avère que j’étais de la même promo que Pascal Baills (NDLR : ancien joueur professionnel du Montpellier Hérault Sport Club qui avait intégré le staff après sa carrière). Pascal savait donc que je travaillais sur l’analyse vidéo et quand René Girard est arrivé à Montpellier en juin 2009, il a voulu se doter d’une personne qui travaillerait de façon spécifique sur la vidéo. Pascal pense alors à moi et me met en contact avec René et j’intègre donc le staff de l’équipe professionnelle.

Comment se passe cette entrée dans le monde professionnel ?

L’analyse vidéo se structure alors progressivement au club. Dans cette structuration et dans le métier d’analyste, je voudrais souligner l’importance de la relation avec le coach. J’ai connu à Montpellier 4 coaches. La qualité du travail va dépendre de la relation de dialogue, de confiance qu’il peut y avoir avec les coaches. C’est même à l’analyste de comprendre le coach. Chaque entraineur a sa vision du football, a une expérience et des idées préconçues sur l’utilisation de la vidéo et c’est difficile de les transformer d’un seul coup. Je pense donc qu’il est très important que dans les premières semaines l’analyste soit à l’écoute de l’entraineur et qu’il évite le piège de lui montrer tout ce qu’il sait faire. C’est le moment de comprendre ce que le coach veut, comment il le veut et à quel moment pour ensuite petit à petit quand la confiance s’est installée, diffuser ensuite d’autres perspectives.

Ensuite, tu progresses dans le métier et tu as des opportunités avec d’autres structures notamment l’équipe de Croatie. Comment cette opportunité apparait-elle ? Le club voit-il cela d’un bon œil ?

La connexion se fait grâce à la société Sportstec (NDLR : devenu Hudl depuis) qui édite un logiciel sur lequel j’ai progressivement migré. Cette société était en contact avec Niko Kovac, nouveau sélectionneur de la Croatie, qui cherchait, comme René Girard à Montpellier, à structurer le travail d’analyse au sein de la sélection. Il faisait alors un peu le tour des solutions technologiques sur le marché. Au départ, je suis donc simple démonstrateur du produit. Je discute avec le staff et je leur montre ce que je fais à Montpellier. Par la suite, je les rejoins en Suisse à l’occasion d’un match Suisse/Croatie pour une présentation en direct. On passe 2 à 3 jours ensemble et de fil en aiguille le courant passe bien et je me retrouve, après un mois et demi d’échange, intégré dans le staff pour la Coupe du Monde au Brésil.

De cet épisode, je retiens que l’une des facettes du métier pour ceux qui visent à travailler dans le monde de l’analyse professionnelle, c’est d’avoir une certaine maitrise de l’anglais voire d’autres langues. Si je n’avais pas parlé un minimum anglais, je n’aurais pas eu cette opportunité avec la Croatie. Au départ, j’ai un anglais scolaire basique affiné par le côtoiement de quelques joueurs étrangers. Cela m’a permis d’échanger avec le staff croate dans la phase de rencontre. Dès lors que j’ai su que j’étais embauché avec la Croatie, j’ai pris des cours d’anglais et je n’ai pas cessé jusqu’à ce que j’intègre Brentford. Au-delà des contrats avec des équipes nationales, le football est une « industrie » internationale et même en France tu as des coaches ou des joueurs de diverses origines.  Communiquer avec eux dans leur langue maternelle (Nicolas parle aussi l’espagnol) facilite le côté relationnel, ce qui permet plus facilement leur adhésion aux discours sur l’analyse.

Comment passes-tu du MHSC à Brentford ?

Je me suis rendu compte que peu d’équipes travaillaient ou étudiaient les phases arrêtées. C’est souvent des choses classiques ou spontanées qui étaient privilégiées, dont l’efficacité dépendait plus des qualités individuelles des joueurs (jeu de tête, agressivité, …). A l’époque je m’étais particulièrement intéressé à Toulouse avec Casanova et j’avais remarqué qu’il avait une certaine créativité en la matière qui se traduisait par des placements et mouvements récurrents sur le terrain. J’étais parvenu à comprendre ce qu’il faisait et on l’avait anticipé.

On était alors parvenu à les contenir dans ce domaine. Cet épisode m’avait plu parce que j’avais l’impression d’avoir une réelle influence sur le match. En poursuivant, j’ai étudié les Coups de Pieds Arrêtés (CPA) et je suis arrivé à la conclusion que c’était un aspect un peu sous-évalué dans le football.  1/3 des buts est marqué à la suite de ces phases mais elles sont très peu travaillées à l’entraînement, et pas toujours préparées en amont des matchs. Pour faire une analogie, si tu as un examen qui est composé de 70 % d’une matière et de 30 % d‘une autre, si tu ne bosses que les 70 %, il faut que tu y sois très fort, et/ou espérer être chanceux sur l’autre. Je m’étais donc penché sur ces CPA et plus je me penchais dessus, plus cela me plaisait. Cette envie de creuser, d’aller sur des choses un peu nouvelle, cela correspondait en tout point avec la vision de Brentford qui développe une approche plus objective et moins classique.

Au-delà des commandes du coach, de l’analyse de l’adversaire, tu développais donc des analyses à plus ou moyen long terme ? Oui c’est ça, c’est nécessaire pour progresser. L’analyse peut permettre de faire ressortir des choses peu visible jusqu’à alors. À cette époque, j’avais mené une étude sur tous les corners (+- 3300) du championnat de Ligue 1 de la saison 2014-15, mais aussi entre autres, crée une vaste base de données. Un analyste doit aussi être force de proposition.
Brentford FC est effectivement souvent présenté comme l’un des clubs les plus en pointe en matière de P.A. L’analyse allant même jusqu’à contraindre le sportif. Est-ce vrai ?

C’est faux. Le club a été caricaturé dans la presse. L’amalgame a été faite avec le livre Moneyball et la trajectoire de Beane avec les Athletics Oakland (NDLR : malgré un budget parmi les plus faible, ce manager est parvenu à rivaliser avec les meilleures franchises de la ligue de baseball en se fondant quasi uniquement sur une approche statistique).  Le sportif est bien au centre du projet ici et la data est au service du sportif, pas l’inverse. C’est juste que le propriétaire du club a fait sa fortune grâce aux paris et aux statistiques. Donc le club ne perpétue pas la culture du foot, il n’a pas peur des stats, parce que la mise de départ du club provient de là et parce qu’il y a de vrais spécialistes qui savent les utiliser de façon efficace.

Je comprends la réticence de certains clubs à ce niveau parce qu’ils n’ont pas la culture ou les acteurs capable de tirer parti des stats. Un outil mal utilisé n’est pas efficace. Au club, on est proche de vrais spécialistes, des doctorants ou de docteurs en mathématiques qui travaillent pour une boite du patron centrée sur les conseils aux parieurs professionnels. Moi je m’appuie sur eux quand j’ai une requête. Ils me rendent un rapport.  Ils n’interviennent pas sur le sportif ou sur le terrain. Ils me donnent des faits, des tendances, ils me donnent un indice de confiance par rapport à ces faits. Après c’est à moi et aux autres membres du staff technique de tenter d’en tirer parti. Mais ce sont des techniciens « éclairés » qui décident à la fin. Le club s’appuie aussi sur les stats pour le recrutement mais cela ne veut pas dire qu’on délaisse pour autant le classique de ce domaine. On a une quinzaine de personnes qui sillonnent l’Angleterre et l’étranger, pour, au-delà des chiffres, observer les joueurs « pré-détectées par les chiffres ». On s’appuie sur les chiffres, puis on observe, c’est un mix, c’est pas l’un ou l’autre. Si tu lis la presse, Brentford c’est que du chiffre, non, c’est faux !  Par ailleurs sur cet aspect, ce sont des méthodes utilisées par de nombreux clubs bien plus prestigieux que nous.

Dans ce souci du détail, tu es donc spécialisé dans l’analyse et l’entraînement des phases arrêtées. Tu peux nous expliquer.

Cela intègre les corners, les coups francs mais aussi les touches parfois les coups d’envoi. On pense vraiment qu’il y a une marge de progression importante qui pourraient se traduire par 5, 10 ou 15 buts de plus par saison. L’idée c’est de changer la culture des joueurs et d’aborder ces moments comme une phase collective dans laquelle chacun doit être concerné, avec un rôle à tenir et ne pas seulement s’en remettre au hasard.

Même si le foot est plus interpénétré que d’autres sports comme le rugby voire le hand, cela signifie-t-il que vous allez jusqu’à des sortes de schémas tactiques, des combinaisons.

Oui tout comme certaines autres équipes qui ont des cahiers remplis de combinaisons. Cependant, je crois qu’il est essentiel de garder en tête que nous faisons du football et non pas du foot américain.

Il est important d’échanger avec des spécialistes d’autres sport. On a fait venir un analyste français d’un club de rugby, je suis allé visiter le club du Leinster, j’ai rencontré l’entraineur des U18 de l’équipe de rugby d’Angleterre. Récemment j’ai discuté avec Sir Clive Woodward. En basket aussi, je suis en contact avec Eric Delord, entraineur-adjoint à Villeurbanne. Je pense que la différence ne se fera pas sur de nouvelles combinaisons « youtubesques » mais plutôt sur la compréhension par les joueurs de l’importance des CPA, de leur qualité d’exécution aussi bien sur le plan individuel que collectif et donc de la façon dont on va les entrainer. C’est à ce niveau que l’on pense innover et pouvoir progresser. La meilleure preuve c’est que lorsqu’on a des visites, des observations d’autres coaches, d’autres clubs ou pays, ils sont toujours très intéressés par notre façon de faire. On n’a pas l’intention de trouver une formule magique.

Ce qu’on fait sur ces phases ce sont des choses basiques mais on a juste une approche un peu plus rationnelle : comment on les travaille, comment on les amène, comment on les gère d’une manière sérieuse. Les joueurs d’ailleurs sont de plus en plus impliqués. Dans ce cadre, on sait que l’on essaye des méthodes différentes et on accepte que l’échec fasse partie du processus. C’est une des raisons pour lesquelles je m’éclate ici. Je teste des choses qui seraient impossible de faire ailleurs, et donc j’apprends énormément.

De nombreux observateurs annoncent l’avènement de l’intelligence artificielle et du Deep Learning dans la P.A. Le logiciel apprendrait de l’analyste.  Comment te situes-tu à ce niveau ? Avant l’intelligence artificielle, j’ai testé lors d’une récente conférence, la réalité virtuelle. C’est Arsenal qui présentait cela. Il l’utilise avec les jeunes joueurs. Ils les immergent dans des matchs de haut niveau modélisés à partir des données de tracking. Le jeune joueur se trouve ainsi en situation de match à côté des professionnels et l’équipe technique observe les réactions ou décisions des joueurs dans un environnement à haute vitesse. De leur propre aveu, il reste beaucoup à faire en la matière et ils ne sont pas encore persuadés de l’intérêt de cet outil mais comme nous, ils cherchent à innover pour tenter d’être meilleur. Un peu comme nous sur les phases arrêtées. Sur l’IA ou d’autres dispositifs, je t’avouerai qu’avec la spécialisation sur les CPA qui m’a amenée sur le terrain avec la prise en charge de séances spécifiques, je ne suis plus trop au courant sur les dernières avancées en matière de capture. Au-delà de cette question, pour nous, avec les ressources dont on dispose, je ne pense pas que cela soit la bonne direction. On pense qu’il y a d’autres choses à faire pour être plus efficace et on n’aura pas les moyens d’aller dessus. Nous ne sommes que le 21ème budget sur 24, on n’aura pas les moyens de progresser si on se bat avec les mêmes armes. On n’aura pas les moyens d’avoir non plus la dernière arme qui vient de sortir. La réflexion sur les phases arrêtées, c’est l’un des moyens qu’on s’est donné pour essayer d’innover et peut être de dépasser les autres.